Comprendre les abstentionnistes, c’est constater l’illégitimité grandissante de notre système politique représentatif

We must know what part politics play in our lives. And until we become politically mature we will always be mislead, lead astray, deceived, or maneuvred into supporting someone politically who doesn’t have the good of our community at heart » Malcom X, 3 avril 1964

Depuis plus d’un an, j’explore l’état critique de notre démocratie. J’ai eu le plaisir de le faire avec le Groupe Femmes, Politique et Démocratie, lors du Sommet de Génération d’idées et, bien évidemment, à même ce blogue. Plus je constate l’actualité politique (notamment la crise au PQ), la grogne populaire grandissante et le cynisme à son apogée, plus je sens que notre système représentatif ne répond aux besoins de notre société démocratique et de ses enjeux.

Par contre, prétendre que notre démocratie est sur le respirateur artificiel n’est pas suffisant à mes yeux tant que je n’aborderai pas plus en détails LE plus gros symptôme ; les abstentionnistes aux élections !! En effet, à mon avis, si le système représentatif est devenu un cancer qui handicape notre démocratie, les absentionnistes sont le symptôme le plus convainquant ; il existe bel et bien une maladie !

Démystifier les abstentionnistes

À constater le déclin des taux de participation des récentes années, autant au Québec qu’au Canada, nous devons bien comprendre les tendances au coeur des abstentionnistes. Nous pouvons minimalement s’entendre sur un fait: si le vote est l’acte politique le plus important dans notre système politique, l’absence de 40% des voteurs ampute notre capacité à décider collectivement.

Évidemment, beaucoup d’encre s’est versé pour expliquer cet éloignement des électeurs. Les chiffres sont évidents, mais les interprétations sont-elles claires ? J’ai décidé de retourner dans mes textes de mon bacc, de faire appel à quelques amis pour explorer de nouveaux écrits et tenter de me faire une tête sur le sujet.

Je vous propose la meilleure synthèse de l’explication des abstentionnistes ;

[…] there are substantial life cycle effects, with turnout increasing by about 15 points from age 20 to age 50, remaining stable from 50 to 70, and slightly declining thereafter. These life cycle effects, however, do not explain the recent decline in turnout. There are also powerful generation effects, with turnout being about 20 points lower among the most recent generation than among pre-baby-boomers. This is the main reason why turnout has declined in Canada. The most recent generations are less prone to vote in good part because they pay less attention to politics and because they are less likely to adhere to the norm that voting is a moral duty. The decline in turnout thus reflects a larger cultural change. […]
Where does turnout decline come from?, Blais et al. 2004

1) Le « devoir citoyen » à voter s’affaiblit

Revenons sur cette citation car un constat semble évident. Il existe un changement dans notre culture politique si fondamental que chaque nouvelle cohorte d’électeurs est moins attaché au vote que ces prédécesseurs :

At the same age, turnout is 2 or 3 points lower among baby-boomers than among pre-baby-boomers, a very substantial 10 points lower among generation X than among baby-boomers, and another huge 10 points lower among the most recent generation than among generation X. Blais et al. 2004

Cette idée du « devoir citoyen », c’est-à-dire son rôle fondamental à exercer son vote et à avoir un impact « direct » sur la politique, est profondément ancré dans nos gènes socio-politiques (voir également cette récente étude commandée par le DGE qui démontre bien ce sentiment | voir p. 14, Tableau 2.1)

Or, cette norme de « devoir » semble s’affaiblir de cohorte en cohorte. Une différence de plus de 20 points dans le taux de participation entre notre génération et celle des pré-boomers me semblent énorme. Contrairement au mythe entretenu d’élections en élections par les médias et plusieurs chercheurs, que les jeunes ne votent pas, nous constatons plutôt que ce comportement s’étire jusqu’aux citoyens de 30 et 40 ans…

younger generations view the act of voting differently. [They] are less wedded to the norm that voting is not only a right, but also a civic duty. As a consequence, they do not feel morally obliged to vote whenever they are not particularly interested in a given election. Blais et al. 2004

Traduction: nous votons SI nous nous intéressons à une élection. Considérant que 9 électeurs sur 10 se disent « rébuté » par les politiciens, serait-ce plutôt le vote en soi qui perd de son intérêt et de sa valeur à nos yeux ? Il me semble que nous nous concentrons sur une ecchymose (sortir le vote des jeunes) pendant que le patient frôle la crise cardiaque !!!

Continuons à explorer les tendances …

2) L’éducation nous rend de plus en plus critique face au vote

Nous évoquons également une forte corrélation (voir même la causalité selon certains) entre le niveau d’éducation et la participation électorale. Par le passé, plus un électeur était éduqué, plus sa participation électorale était probable. Malgré le fait que nous continuons à répéter ce lien (notamment affirmé par l’étude de l’ULaval pour le DGE | voir le résumé), il est plus juste d’affirmer qu’aujourd’hui, l’éducation freine l’abstentionnisme, ni plus ni moins. Elle ne réduit plus le cynisme et ne stimule plus la participation électorale. Au mieux, elle est un baume analgésique… sur une plaie ouverte.

Chaque nouvelle cohorte est plus éduquée et mieux informée que la précédente. L’éducation publique et la révolution de la communication ont certainement contribué à l’émergence d’une société du Savoir. Or, la participation n’augmente pas. Le lien tant évoqué ne se démontre pas. Comment expliquer ce constat ?

Blais et al. nous permet de confirmer ce constat de belle façon. L’étude compare la probabilité de voter d’un « baby-boomer » de 30 ans (votant avant 1990) avec celle d’un « Génération X » de 30 ans (votant vers 2000) en considérant leur niveau d’éducation. Le résultat ? Indépendament du niveau d’éducation, la probabilité qu’un GenX vote à des élections chute dramatiquement. (voir image ou texte de Blais et al., p.230). Regardez l’écart de probabilité de vote … éloquent!!

Même si l’éducation nous permet de voir l’importance de la politique et du rôle du citoyen en général, elle nous offre un esprit critique, une liberté de pensée et, surtout, un éloignement vers un comportement codé et normalisé:

Rising living and educational standards produce citizens who give more value to personal choices than to traditional compliant values. Instead of being loyal to a political party and giving unconditional support to those who govern, they are more independent and sceptical. In general they are less prone to trust political institutions and traditional actors and are more critical. Where else does turnout decline come from? Gallego 2009

Ainsi, il y a lieu de penser que nous devenons de plus en plus critique avec le temps. À chaque nouvelle cohorte d’électeurs, même si davantage éduquée, la probabilité de voter baisse. Forcément, il y a un coût important que notre système démocratique paie d’élections en élections. Combien de temps pouvons-nous maintenir cette situation ?

3) Les élections créent un blocage naturel dans la participation citoyenne

Depuis que notre système représentatif existe au Canada/Québec, les élections ont toujours connu leur part d’abstentionnistes. Évidemment, chaque élection comporte des éléments spécifiques (enjeux électoraux, moment de l’année, etc.) qui expliquent le taux de participation. Par contre, un constat reste invariable : le caractère fixe d’une élection (jour, heure et endroit) engendre automatiquement des absentionnistes

Il en va de soi!! C’est inévitablement programmé à même le système électorale. Malgré le vote par anticipation (lui-même fixé dans le temps), les heures d’ouverture des bureaux de scrutin et l’obligation légale d’un employeur de permettre aux employés de s’absenter, le vote est un exercice ancré dans un lieu et fixé dans le temps. Il engendre inévitablement des barrières à la participation citoyenne. Pensez simplement à ceux et celles qui ne sont en mesure de se déplacer le jour du vote (étudiants à distance, travailleurs à l’étranger, handicapés et personnes âgées). Pensez à ceux et celles qui viennent de déménager et n’ont pas eu le temps de s’inscrire sur la liste électorale du DGE.

Attention ! Je reconnais que nous déployons plusieurs mesures pour paliers à ces réalités. Je soulève simplement un phénomène naturel qui vient avec un exercice ponctuel. Il n’en reste pas moins qu’il y a un coût démocratique à cette réalité; selon les études ci-haut mentionnées, les raisons circonstancielles peuvent représenter entre 10% et 25% des abstentionnistes. (prenez cette étude par exemple; Tableau 2.5 en page 19). À 40% d’abstentionnistes, concrètement, ça veut dire qu’entre 4% et 10% du total des électeurs perdent leur occasion de s’exprimer. Si, en plus, nous perdons de notre sens du « devoir » de voter, quelle motivation avons-nous ?

Le choix de notre « représentant » : une technologie dépassée ?

Après tous ces mots, que peut-on retenir? À mon avis, les abstentionnistes nous démontrent les failles grandissantes de notre système politique représentatif. Notre participation électorale, limitée à un X aux 2 ou 4 ans et circonscrite dans le temps nous satisfait de moins en moins. Et malgré le fait que nous avons de meilleurs outils pour comprendre la politique à travers . Je vous soumets que notre système représentatif arrive à la fin de sa pertinence comme « technologie » et comme « méthode » de gouvernance démocratique.

Faites l’exercice suivant : pensez notre système électoral comme une technologie qui transmets des millions d' »input » (votes) dans le sytème démocratique pour produire une série d' »outputs » (élus). Ces outputs décideront pour nous pendant plusieurs années avec peu de moyens de modifier le outputs en cours de route grâce à de nouveaux « inputs ». 250 000 inputs ont été produits pour évincer notre chef de gouvernement, mais aucun « output » a été produit par le système car ceux-ci n’étaient pas codifiés dans le système. Est-ce un système efficace ?

Quelles méthodes nos élus ont-ils développées avec le temps pour permettent à des milliers de leurs commettants de participer à la prise de décision collective ? Se déplacer pour les rencontrer ? Assister à des réunions ponctuelles, des commissions parlementaires ? Une fois le vote émis, décidons-nous réellement à travers notre représentant ?

Nous nous informons plus facilement, plus rapidement et plus librement. Nos sources d’informations ne sont plus que les médias « broadcast » traditionnels, ancrés dans leur monologue, mais s’étendent aux journalistes-citoyens, centres de recherches, agences gouvernementales, associations, etc. Nous sommes plus éduqués, plus compétents et plus au courant des enjeux qu’admettent nos politicens…à voir comment ils traitent l’opinion publique, du moins!!

Nous nous déplaçons graduellement vers un paradigme de dialogue, de co-création du contenu. L’information « brute » largement accessible grâce aux plateformes numériques nous permet de faire beaucoup plus pour la prise de décision collective. Or, notre système représentatif date d’une Ère (pré)Industrielle (18e-19e siècle) tandis que nous l’avons largement quittée.

Alors comment canalisons-nous l’expertise, la compétence et les connaissances individuelles dans une méthode proprement démocratique qui peut produire un organisme socio-politique plus « intelligent », capable de jouer un rôle crucial dans la gouvernance publique ?

Pour en savoir plus…

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